Le Prieuré Saint-Nicolas. Sept bâtiments, une seule maison
Entre Uzès et Nîmes, un promontoire de pierre blonde veille sur les gorges du Gardon. On passe devant, on ralentit, on se demande ce qu'il y a derrière ces murs. Arnaud Le Bihan, lui, a poussé la porte : ce jour-là, dit-il, la maison l'a appelé. Depuis sept ans, avec son père architecte et sa femme Pauline, il rend au prieuré Saint-Nicolas ce qu'un lieu perd toujours en premier, l'impression d'être habité.
Il y a des maisons devant lesquelles on passe toute une vie. Comment finit-on par entrer dans celle-là, le Prieuré Saint-Nicolas ?
On avait acheté une maison dans le village d’à côté, sans aucune attache ici. Et à chaque fois qu’on passait sur cette route magique, avec cette espèce de promontoire au-dessus du Gardon, je me demandais ce qu’il y avait derrière ces murs. Un jour, j’ai vu que c’était grand. Je suis venu visiter. Et la maison m’a appelé. C’était il y a six ans et des poussières, presque sept. Depuis, je n’ai pas arrêté d’imaginer comment faire revivre le lieu, de plein de manières différentes.

Vous ne dites jamais « la maison ». Vous dites « le lieu ».
Parce que c’est un petit village. Sept bâtiments. Plus de mille ans d’histoire. Et une histoire stratégique : pendant près de huit cents ans, c’était le seul pont entre la mer et Avignon. Il y avait bien le Pont du Gard, mais c’était un aqueduc. On y passait à pied ou à cheval, jamais avec une charrette. Sinon, des bacs, des passages à gué. Ici, c’était le pont. Toutes les marchandises du monde passaient par là, et un péage royal les attendait. Le péage du pont Saint-Nicolas a été le plus gros revenu de Saint Louis sur une année. C’était un vaisseau amiral. Le prieuré était plus riche que bien des abbayes de la région.
Et ce vaisseau amiral, un roi l’a troqué.
Saint Louis a cédé la citadelle et les trois mille cinq cents hectares qui allaient avec, contre Aigues-Mortes et la Camargue. Il lui fallait un port. C’est assez drôle quand on y pense : ce lieu-ci a servi de monnaie d’échange pour ouvrir la France sur la Méditerranée.
Quand vous refermez la porte derrière vous, le premier soir, vous avez déjà le film en tête ?
J’ai rêvé d’un lieu à plusieurs entrées. Une partie maison d’hôtes, une partie restauration, une partie galerie d’art, une partie événements (publics, privés) du cinéma en plein air, de la culture. L’idée, c’était de faire venir les gens le plus souvent possible, et de rester abordable. Autant les gens de la région que les touristes. Un lieu qui se referme sur ses seuls clients, ça ne m’intéressait pas. J’ai eu envie de revenir à des choses essentielles : la pierre, la gastronomie, la culture. Des choses qu’on peut toucher, et autour desquelles on peut réunir des gens.


Votre père a travaillé à vos côtés.
C’est une histoire de famille : j’ai un père et un frère architectes, j’ai grandi là-dedans. Mon frère m’a aidé, mais il est sur de gros chantiers, très pris. C’est surtout avec mon père qu’on a travaillé, sur tous les détails. Il n’a jamais compté son temps : il me l’a offert. Il n’est pas retraité, il travaille toujours, il sera architecte jusqu’au dernier moment. Passer trois ans à dessiner un lieu avec son père, c’est un cadeau qu’on ne mesure pas tout de suite.
Combien de temps faut-il pour réveiller mille ans ?
Trois ou quatre ans de chantier et ce n’est jamais tout à fait fini. On a ouvert progressivement le Prieuré Saint-Nicolas, et chaque année on ajoute quelque chose : une pièce, une amélioration, un usage nouveau. Cet hiver, on va installer un sauna extérieur, avec un bain froid et un bain chaud, en partenariat avec une très jolie marque française. Il y a aussi de plus en plus de massages, de yoga. Tout un volet bien-être qui pousse au fil des saisons.

Rien n’a l’air « décoré », tout a l’air d’avoir toujours été là.
L’âme du lieu vient de cinq ans de chine. Avec ma femme, on a chiné pendant des années, et un jour on a tout sorti au milieu du salon, tout ce qu’on avait accumulé et on a décidé ensemble de la façon dont on allait répartir les choses. Pour lui donner une âme. Comme si c’était notre maison de famille. Ça a marché tout de suite : les gens se sentent chez eux, ou chez des amis. Respecter le lieu, c’était essentiel. Il était déjà beau en soi. On l’a mis aux normes actuelles, au goût du jour, mais ça ne se voit pas et c’est exactement ce que je voulais. Les gens qui étaient réticents au début, qui ne savaient pas trop où j’allais, viennent aujourd’hui me féliciter. Parce qu’ils retrouvent leur lieu, pas le mien.
Le Prieuré accueille beaucoup de familles. C’était une évidence ?
Quand on conçoit un lieu comme sa propre maison de famille, on pense forcément aux enfants. Il y a onze chambres et suites réparties dans les deux maisons d’hôtes, dont certaines pensées pour que parents et enfants restent dans le même espace. Et puis il y a la piscine naturelle, installée dans d’anciens réservoirs, les cours, les passages, les recoins : douze hectares où l’on peut lâcher les enfants sans les perdre de vue. C’est un lieu qui se prête aux tribus.


Sept bâtiments, cela fait sept lumières différentes selon l’heure. Les mariages en profitent.
C’est exactement ce qui fait que le lieu se prête si bien à la fête, c’est aujourd’hui une grande partie de notre activité. Chacun compose son week-end comme il l’a imaginé : un dîner dans l’église, un cocktail dehors, une soirée à l’intérieur, ou la moitié de chaque. Il y a plein d’endroits différents pour des moments différents. Les gens circulent, et le lieu se déplie au fil des heures.
Que vous disent les visiteurs à propos du Prieuré Saint-Nicolas ?
Le mot que j’entends le plus, c’est « merci ». Merci de l’ouvrir, de nous permettre de venir le visiter. Beaucoup de gens sont passés devant pendant des décennies en rêvant d’entrer. Il y en a qui viennent marier leur petite-fille, d’autres pour un anniversaire, d’autres juste pour écouter un concert ou boire un verre au bar. Et beaucoup sont heureux que ce soit un Français qui l’ait repris.

Vous parlez de vos équipes comme d’une deuxième famille.
J’ai la chance d’avoir des collaborateurs qui sont de vrais amoureux du lieu. Ils sont fiers d’y travailler, ils aident, ils portent la maison avec moi et la racontent chaque jour aux clients. On est quatre ou cinq l’hiver, quinze ou vingt l’été avec les extras. Une maison comme celle-ci ne tient debout que si tout le monde l’aime un peu. Ce lieu millénaire a repris du service, d’une certaine manière. On accueille des cyclistes via Chemins Voyage, des amoureux de la pierre comme des pèlerins de Compostelle qui passent par ici. Mille ans plus tard, on continue d’accueillir des gens de passage : c’est une merveilleuse aventure et un lieu magnifique pour travailler.
Le Prieuré Saint-Nicolas, Sainte-Anastasie (Gard). Deux maisons d’hôtes, 11 chambres et suites dont des suites familiales, restaurant, bar, chai et espace culturel. Chambre double à partir de 190 € avec petit-déjeuner. www.prieure-saint-nicolas.com
Crédit Photo en Une : © Emilie Imbrecht
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