Décryptage

Boudoir : une chambre à soi

Longtemps présenté comme le domaine privé des femmes de l’aristocratie, ce cabinet apparu au XVIIIe siècle continue de nourrir l’imaginaire contemporain, qui en réinvente les codes. Autrefois à l’abri des regards, le boudoir défie aujourd’hui la discrétion et s’affiche — poudré et piquant — jusque dans les plus belles institutions.

Le 5 janvier 2026

Aline-Asmar-d-Amman-crédit-photo-Giulio-Ghirardi

Naissance d’un fantasme

Les archives sont rares, les réalisations conservées peu nombreuses, et les récits d’architectes lacunaires. Pourtant, la matière parvenue jusqu’à nous s’accorde mal avec la réputation hédoniste — voire érotisée — accolée au boudoir. Dans sa thèse Entre pièce intime et espace fantasmé – Formes, décor et usages du boudoir (1726-1802), l’archiviste-paléographe Joséphine Grimm remet les pendules à l’heure : s’il existe des boudoirs aux décors suggestifs — tel celui du comte d’Artois à Bagatelle — la plupart sont des pièces hybrides, à mi-chemin entre appartements privés et salons de réception, révélant les limites d’une architecture hyper cloisonnée au service de la fonctionnalité. Défini pour la première fois en 1740 comme « un petit cabinet où l’on se retire quand on veut être seul »,
le boudoir introduit au cœur du foyer aristocratique une parenthèse : introspection, libre expression de soi, détente selon des conditions fixées par son occupant. Initialement mixte puis majoritairement féminin, il a inspiré les auteurs libertins du XVIIIe, plus prompts à projeter leurs fictions qu’à documenter les usages. Sa modernité — plus que ses badineries — est sans doute ce qu’il a de plus subversif.

Une expérience esthétique

Parenthèse assumée, le boudoir autorise des libertés face au canon décoratif. L’espace se vit comme une immersion dans une scénographie pensée pour plaire d’abord à son hôte. À la manière de Batiik Studio, qui insuffle une gaieté raffinée par le jeu subtil des couleurs et des matières. Les courbes douces, les textures soigneusement choisies et la lumière travaillée créent un environnement narratif et vivant — bien au-delà du « tout-rose » des clichés.

L’architecture d’une liberté nouvelle

Parce qu’il est « un peu tout à la fois », le boudoir bouscule les plans. Comme le souligne Joséphine Grimm, « Le boudoir apparaît en un moment où les normes en matière de conception des appartements sont en plein renouveau car la partition nette qui existait auparavant entre espaces privés et publics cède la place à une gradation de plus en plus subtile, sous l’effet de l’augmentation du nombre de pièces et de leur spécialisation. Parmi celles-ci, le boudoir a du mal à trouver une véritable identité du fait de son absence de fonction clairement établie. » Bureau pour les unes, bibliothèque pour les autres, coiffeuse avant le bain, assises pour lire et se reposer : la fonction s’aligne sur les aspirations. Une philosophie modulaire et sur-mesure qui résonne avec nos exigences d’ergonomie et de polyvalence : entre chambre, bureau et salle d’eau, le boudoir dessine une transition douce dédiée au bien-être. Certaines réalisations de l’agence Batiik Studio en réactivent les signes : banquette arrondie, paravent d’intimité, coiffeuse intégrée — autant d’astuces idéales pour des surfaces réduites sans compromis de confort.

L’esprit boudoir aujourd’hui

Nombre de créateurs écrivent un nouveau chapitre en élevant au rang d’icônes le rose, les drapés, les miroirs ornementés. Chez Westwing, on célèbre un maximalisme vaporeux inspiré par Marie-Antoinette de Sofia Coppola : tulles, tapis texturés, coussins festonnés composent une chambre féminine sans complexe. La griffe HK Living, elle, s’éloigne du rose attendu pour signer une collection qui valorise l’intimité, la vie intérieure et la libre expression de soi. Une ode à une décoration choisie pour les émotions qu’elle procure plutôt que pour l’obéissance aux tendances : l’alliance du fond et de la forme pour un « chez soi » qui ne se résume pas.

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Photo en Une : Les créations d’Aline Asmar d’Amman illuminent la Galleria Rossana Orlandi à Milan comme une invitation à la tendresse ©Giulio Ghirardi