Talents

Justine Ménard : le verre comme peau

Ses pièces ne sont pas tout à fait des verres, pas vraiment des sculptures, à peine des bijoux et pourtant elles sont tout cela à la fois, avec une cohérence qui tient du miracle et du geste. Posées sur une table dressée ou portées à même la peau, elles ont cette qualité rare des objets qui changent légèrement le rapport au monde autour d'eux.

Le 18 mai 2026

justine-menard-portrait

De la mode au feu

Parisienne de naissance, Justine commence par la mode. Des études de fashion design, quelques années comme styliste entre Paris et Londres, une immersion dans les formes, les matières, les silhouettes. Elle y apprend à penser l’objet comme présence, comme relation au corps. Puis vient un virage vers la joaillerie : la San Francisco Academy, la Haute École de Joaillerie à Paris, cette attention minutieuse portée à ce qui se porte sur soi, à ce qui reste. Mais c’est le verre qui la trouve, ou qu’elle trouve et qui change tout. Elle découvre le soufflage, puis le flame-working, cette technique ancestrale qui consiste à travailler le verre à la flamme avec une précision quasi chirurgicale, méditatif autant que physique. Elle développe sa pratique en grande partie en autodidacte, dans l’obstination tranquille de celles qui savent exactement ce qu’elles cherchent, même sans en connaître encore le nom.

Aujourd’hui installée à Barcelone, elle façonne dans son studio espagnol chaque pièce entièrement à la main, en verre borosilicate soufflé à la bouche. Chaque objet naît d’un souffle, d’un geste, d’un moment irréductible. Les irrégularités ne sont pas des accidents : elles sont la mémoire du faire. Les courbes asymétriques, les épaisseurs variables, les transparences troublées par l’air, tout cela raconte le moment de la création, unique par définition.

Un vocabulaire du vivant

Son univers esthétique puise dans le corps, la mer, le mythe. Les noms de ses collections sonnent comme des incantations : Calypso, Perséphone, Orphée, Ondines, Néphélée. Il y a là un imaginaire de créatures mi-chair mi-eau, d’êtres de seuil et de passage, ceux qui habitent les lisières entre les mondes. Le verre, dit-elle, est un « langage poétique » : matière à la fois fragile et puissante, transparente et dense, capable de contenir la lumière autant que l’émotion. Les formes empruntent au corps et au végétal, aux coquillages et aux ossements, à tout ce qui pousse de manière organique et lente. On pourrait y lire une certaine idée du féminin, non pas comme genre, mais comme qualité : la puissance dans la délicatesse, la résistance dans la transparence.

Des bijoux pour la table

Justine appelle ses créations des jewelry for your table, des bijoux de table. La formule dit tout : ces objets ne se contentent pas de fonctionner, ils habitent l’espace. Les verres à eau aux silhouettes organiques, conçus pour être vendus en duo, apportent une présence sculpturale au quotidien. La carafe Calypso, dont les formes évoquent davantage une amphore repêchée au fond de la mer qu’un contenant de cuisine. Les cendriers Perséphone. Les verres à liqueur Orphée. Les porte-couteaux soufflés conçus avec Sarah Espeute pour l’édition « Porte-Couteaux Sensibles ». Les boules de Noël réalisées pour L’Artisan Parfumeur. Et puis les bijoux à proprement parler : les broches Néphélée portées sur un manteau, qui jouent de la transparence contre la lumière du jour. Les pièces inspirées des Ondines, ces formes marines qui semblent avoir été façonnées par l’eau plutôt que par les mains. Chaque bijou est pensé comme un talisman, un fragment arraché à un monde imaginaire, une civilisation engloutie.

Toutes les pièces sont réalisées sur commande, en éditions limitées. L’attention à la durabilité et à l’unicité est constitutive du projet : rien n’est produit à la chaîne, rien ne ressemble exactement à autre chose.

Le temps retrouvé

Ce que propose Justine Ménard, au fond, c’est un ralentissement. Dans un monde saturé d’objets sans mémoire, ses créations ont la densité des choses qui durent et l’humilité des choses qui reconnaissent leur propre fragilité. Tenir l’un de ses verres, c’est sentir le souffle de quelqu’un d’autre, la chaleur d’un geste passé. C’est habiter les gestes les plus simples, boire, partager, poser un objet sur une table avec une intensité renouvelée. Il y a quelque chose de profondément féministe, aussi, dans cette invitation à prendre soin du quotidien, à considérer que la beauté n’est pas un luxe mais une nécessité. Que la table mérite autant d’attention que la galerie. Que l’objet du jour peut être, lui aussi, une œuvre.

www.justinemenard.com