Rencontres

Quand le livre nous change par Dominique Pace

Tout n’est pas écrit à l’avance ! Hasard ou destin, la vie est peuplée de rencontres inattendues qui bousculent les cartes pour que s'expriment avec magie, audace et créativité.

Le 20 décembre 2021

Le livre par Dominique Pace, directrice de l’association Biblionef et Chevalière dans l’Ordre de la Légion d’honneur

J’ai toujours lu. J’ai adoré lire, dès ma plus tendre enfance. Cela a toujours été une passion, un moyen de m’isoler, de m’évader, de rêver. J’ai un peu joué à la poupée mais pas tellement finalement, mon plus grand bonheur d’enfant, c’étaient les livres. Je pense que lire est un moyen de se façonner de l’intérieur, de se construire. Ça nous permet de conquérir la fameuse « liberté grande » dont parlait Montaigne. Cela nous permet de relier l’espace et le temps, l’histoire, de découvrir des consœurs, des philosophes, des écrivains que l’on n’aurait pas nécessairement rencontrés.

 

Cela nous permet de surmonter les épreuves de la vie, quelles qu’elles soient, qu’elles soient personnelles ou collectives. Cela nous accompagne dans notre traversée du désert. Mais surtout, cela nous permet d’accueillir le hasard de la vie, des rencontres, tout ce que le monde peut nous offrir de beauté et d’esprit. On associe souvent la lecture à l’évasion, au rêve et à l’imaginaire. Avec Biblionef, tous les enfants que nous touchons sont, dans la très grande majorité, dans des pays où les systèmes éducatifs sont carencés, insuffisants. J’ai vu des enfants dont l’imaginaire était complètement verrouillé car, dès leur plus jeune âge, ils doivent contribuer à la survie de leur famille. Ils vont travailler dans les champs ou garder les animaux. Certains abandonnent l’école prématurément. Ces enfants grandissent trop vite et ne connaissent pas cette phase de l’enfance où on a du temps pour soi, où l’on doit être éveillé intellectuellement. C’est une période où la curiosité doit être stimulée, où on doit pouvoir regarder le monde, s’émerveiller des choses, poser toutes sortes de questions et obtenir un maximum de réponses. Ce n’est pas le lot de toute la jeunesse du monde et nous n’en avons pas assez conscience, car nous sommes dans des environnements où nos enfants sont, malgré tout, assez gâtés et assez privilégiés.

 

Tous ces jeunes enfants qui ne vivent pas dans des conditions normales, nous les accompagnons grâce à nos livres. Ils prennent conscience que lire n’est pas un acte scolaire rébarbatif. Que le livre est une présence vivante et attractive, une source d’émerveillement. C’est pour eux une ouverture d’esprit qui les emmène vers des mondes auxquels ils n’avaient pas accès. J’ajouterais aussi que la rencontre avec un livre peut changer la vie d’un individu, adulte comme enfant.

« J’ajouterais aussi que la rencontre avec un livre peut changer la vie d’un individu, adulte comme enfant. »

 

Je pourrais écrire un livre sur le miracle que représente le livre au fil des siècles, mais aussi le miracle que peut provoquer la rencontre d’un enfant démuni, isolé, avec un bouquin. Il y a des enfants qui décident d’abandonner la rue parce qu’ils prennent conscience qu’y rester, c’est handicaper définitivement leur existence. Ils se retrouvent dans un centre d’accueil pour démunis au moment où une cargaison Biblionef arrive. On ouvre les cartons avec un certain cérémonial, et les enfants découvrent de beaux livres avec de belles illustrations. On leur lit de belles histoires et à la fin certains finissent par dire : « On est d’accord pour sortir de la rue, parce que toutes ces belles histoires, on veut un jour pouvoir les lire nous-mêmes. »

 

Quand je reçois des témoignages de la congrégation des Salésiens de Don Bosco  avec qui nous travaillons – ils se consacrent beaucoup à l’éducation des enfants dans de nombreux pays –, c’est vrai que ce sont des témoignages qui nous donnent les larmes aux yeux et nous donnent le sentiment de la mission accomplie. Parce que, tout à coup, l’enfant des rues prend conscience que ce livre peut être une chance pour lui, une clé à saisir, même s’il est incapable de dire pourquoi. Il sent qu’il ne doit pas laisser passer cette opportunité et il finit par quitter la rue. Il est pris en charge complètement, il est soigné physiquement, moralement, il est lavé, habillé, il va à l’école et on ne le lâchera que lorsqu’il aura, plus tard, une formation qui lui permettra de s’insérer dans la société.

 

Le livre est donc une priorité absolue, ça n’est jamais un luxe. Outre ses vertus de nous faire rêver, voyager, dialoguer avec toutes sortes de personnages, il a aussi cette vertu thérapeutique. Après le génocide au Rwanda en 1994-1995, un de mes amis, le ministre de la santé, m’a dit : « Les enfants qui ont échappé à tout ça sont tellement traumatisés qu’il faut de toute urgence les ramener dans le monde de l’enfance. »

La phrase était jolie car il y a tellement d’enfants qui se murent dans le silence, des enfants qui ont été battus, des enfants qui sont orphelins, des enfants qui sont abandonnés. C’est le cas d’enfants qui sont recueillis au sein du village d’enfants SOS, avec lequel j’ai beaucoup travaillé. On leur a créé beaucoup de bibliothèques dans leurs villages et dans les écoles alentours. Ce que l’on observe, c’est que le livre, dès lors qu’il y a une médiation entre l’enfant et l’adulte, apaise les enfants, les restructure, leur donne des mots pour qu’ils puissent exprimer leurs émotions. C’est pour cela que la mission de Biblionef est tellement importante, c’est pour cela que je me bats depuis toutes ces années. Malgré les difficultés phénoménales que nous rencontrons, il faut se dire que l’accès à la lecture contribue à sauver cette jeunesse du désespoir, du chagrin. La culture inhérente à la pratique assidue de la lecture entraîne une maîtrise de la langue, enrichit phénoménalement le vocabulaire, apprend à réfléchir par soi-même. Et quand vous avez des peurs, des révoltes, des chagrins, des incompréhensions, ou des rêves, et que vous devez communiquer tout cela avec d’autres, au lieu de vous servir de vos poings, vous vous servez de la parole et de ces mots magiques, qui vont permettre d’exprimer le plus clairement possible votre pensée.

 

www.biblionef.fr