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Le média des femmes hautes en couleur

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Rencontre avec les fondatrices de Louie Media

Talents | , 5/04/21 | share facebook Pinterest logo Share on Google+ share mail

Devenue la référence dans le milieu du podcast français, Louie Media nous encourage à écouter l’autre pour s’entendre avec soi. Rencontre avec Mélissa, Charlotte Pudlowski et Katia.

Rencontre avec les fondatrices de Louie Media

À l’heure de la toute puissance des réseaux sociaux, les médias font-il toujours rêver en 2020 selon vous ? 

Charlotte : Je pense qu’il y a d’autant plus de décalage, aujourd’hui, entre les contenus que tout le monde peut faire et partager rapidement et les créations de temps longs, plus approfondies, comme le podcast en général et Louie en particulier. À mon sens, parce que les réseaux sociaux sont si puissants, les médias ont un rôle d’autant plus important à jouer.

Katia : Le podcast enchante les auditeurs car il permet d’avoir une créativité et une profondeur de contenu qui manquent aux médias traditionnels. C’est incarné, il y a une oralité qui invite à la sensation.

Mélissa : Oui, depuis que l’on a lancé Louie, on reçoit des mails d’amour inouïs ! Le podcast fait figure d’alternative pour de nombreuses personnes qui gardent cette défiance envers les médias.

Katia : Finalement, quand on écoute un podcast, on sait qui parle d’autant que la personne qui s’exprime s’adresse directement à l’auditeur. C’est très engagé et engageant comme contenu. Le potentiel immersif du podcast est incroyable. C’est un contenu personnel que l’on écoute avec intimité et qui offre une grande capacité de projection.

Mélissa : C’est vrai qu’il y a un lien de confiance. D’ailleurs, les radios que l’on pourrait comparer aux formats de podcast, sont les médias dans lesquels les Français ont le plus confiance quand on étudie les sondages. Il y a un enjeu de proximité auquel répond, je pense, totalement le podcast. On parle à l’oreille des gens finalement.

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Justement, on a l’impression qu’avec les réseaux sociaux tout le monde peut s’exprimer et donner son avis. Le podcast est-il une manière d’encourager chacun à tendre l’oreille vers l’autre ? 

Mélissa : Oui, complètement. D’ailleurs c’est dans cette logique que nous avions imaginé « Transfert » au départ. Nous étions dans cette montée de la défiance envers les médias, c’était également la période des attentats contre Charlie Hebdo. Nous souhaitions justement trouver un moyen d’inviter chacun à s’entendre et s’écouter. De la même manière, notre série de podcasts « Passage » lancée en octobre fait se confronter les points de vue de protagonistes sur un même sujet. C’est un projet qui interroge cette nouvelle expression, qui fait sens dans le journalisme aujourd’hui. Par exemple, il y a ces deux femmes qui ont été très amies durant leur jeunesse et qui n’ont pas eu le même rapport à cette amitié chacune de leur côté. Elles racontent donc leurs histoires et l’on se met à comprendre pourquoi l’une pense comme ça et l’autre autrement. C’est un moyen de questionner les différents regards et de mettre fin aux jugements hâtifs. L’expression « bulle » est souvent utilisée, maintenant, pour décrire ce dans quoi on s’enferme ou on s’enclave par confort ou par protection. « Passage » se veut un moyen d’entrer dans cette bulle. Donner la parole à ceux que l’on n’entend pas assez et proposer à chacun d’écouter et d’échanger sont les véritables ambitions de Louie. On apprend finalement à nos auditeurs une nouvelle chorégraphie de l’écoute. Que tout le monde, chaque communauté et individu, parvienne à se faire entendre est d’ailleurs un des grands enjeux de notre époque.

 

Aujourd’hui, pour écouter un podcast, il faut faire la démarche de le chercher et de le trouver. Cette prise d’initiative de l’auditeur vous permet-elle de créer un lien d’autant plus particulier avec lui ? 

Katia : Il est vrai que le podcast reste un format dont la viralité repose généralement sur le bouche à oreille. Ce n’est pas un contenu qui va se lancer sans que nous le demandions alors que nous sommes sur notre téléphone. Ce n’est pas non plus, ou rarement, un contenu qui vient à nous. Celui qui écoute prend le chemin du podcast. Cela se traduit par un engagement du public qui est incomparable avec les autres médias. En général, le podcast atteint un taux de lecture de 70 %. C’est largement plus haut que le reste des médias. Avant l’arrivée et la démocratisation de l’information via les réseaux sociaux, il fallait aller chercher son magazine ou son journal. Il y avait ce mouvement, cette motivation, celle volonté. Finalement le podcast invite l’auditeur à en faire autant d’une certaine manière, mais dans une dimension dématérialisée. C’est un média qui illustre la manière ferme dont la nouvelle génération souhaite « prendre le lead » de ses choix et arrêter de subir ou d’être passive.

Mélissa : Il n’y a pas cette relation d’amour/haine avec le podcast comme elle peut exister pour les réseaux sociaux. Les podcasts que l’on écoute correspondent à des choix conscients, ce n’est pas un truc balancé que l’on va regarder par attrait du buzz ou du clash, tout en se culpabilisant après d’avoir cliqué pour du vent.

Katia : C’est également un très bon vecteur de sens pour les marques. Nous qui produisons du contenu pour des marques, nous savons à quel point le podcast est adapté à la transmission d’idées complexes qui ne se résument pas en un paragraphe. C’est un peu le média du monde d’après aussi.

Charlotte : Le podcast introduit une nouvelle manière de consommer le média. C’est un autre usage. Il peut très bien se superposer à l’action que vous faîtes. Vous pouvez très bien cuisiner tout en écoutant un podcast dense, qui vous nourrit d’apprentissages. C’est en même temps une optimisation du temps et un nouveau temps pour soi.

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Chez Louie Media, vous abordez des thématiques diverses en les décryptant et vous n’avez pas peur d’attaquer les tabous ; on pense notamment à la série « Ou peut-être une nuit » qui traite du silence autour de l’inceste et de son impact sur les victimes. Comment choisissez-vous de travailler sur ces sujets ? 

Charlotte : Au départ, on s’interroge sur les choses que nous avons envie d’entendre, sur les réflexions qui nous questionnent : Qu’est-ce qui nous bouleverse ? Qu’est-ce qui fait l’époque aujourd’hui ? On essaie aussi de garder notre originalité et d’établir des projets qui se différencient de ce que font les autres. L’inceste, par exemple, est une problématique de société dont les chiffres sont alarmants et qui, pourtant, ne fait presque jamais l’objet de prise de parole. C’est pour cela que nous avions cette envie de l’aborder. C’était presque comme une nécessité pour nous. Notre ligne éditoriale est illustrée par la phrase « Faire ressentir le monde » et ce que nous désirons concrétiser par nos différents formats. De la même manière notre podcast « Travail en cours » traite du sujet du travail. Le travail rythme nos journées et nos vies, c’est notre plus gros investissement en terme de temps, pour autant il suscite énormément d’inquiétudes, d’émotions, de questions et de frustrations parfois. Il nous semblait donc pertinent d’éclairer cette thématique à la lumière de témoignages variés et de récits d’expériences.

Enfin il y a également des sujets que l’on souhaite traiter dans une autre temporalité, je pense au « Book Club » par exemple. Ce sujet évolue sur la durée, beaucoup moins dans l’urgence. Pour autant, nous l’abordons car il fait aussi partie de ces thèmes mis en silence par les médias conventionnels. Il y a un certain désintérêt envers la littérature par les médias et c’est dommageable. Nous avions d’ailleurs la certitude que ce que nous ressentions chez Louie, vis-à-vis de cet abandon de la littérature, était quelque chose de ressenti par nos auditrices et auditeurs.

 

Comment construisez-vous concrètement vos podcasts ? 

Charlotte : C’est une réflexion perpétuelle et il se passe des mois entre la genèse et la mise en écoute d’un podcast. D’abord nous mettons en ordre nos idées puis nous essayons de nous interroger sur la manière la plus pertinente de distribuer le sujet qui nous intéresse. Nous souhaitons faire coïncider la thématique avec le format d’écoute pour avoir toujours une cohérence. Ne pas faire trop court, ni trop long. Nous nous sommes notamment posées beaucoup de questions lors de la réalisation de notre premier podcast sur Louie qui s’appelait « Entre » et qui traitait de l’enfance. Au départ, nous souhaitions réaliser des épisodes de vingt minutes, mais cela ne correspondait pas à la parole des enfants qui était au coeur du podcast. C’est une parole très déconstruite et saccadée qui s’apparentait plus à un format court et rapide. Aussi percutant que l’oralité des enfants finalement.

 

Il y a aussi ce concept d’« éthique de la réception », que j’ai connu grâce à l’autrice du livre Le Génie lesbien, Alice Coffin. Cette expression interroge la façon dont les gens reçoivent les contenus. On ne veut pas gâcher leur temps car il est précieux, mais nous souhaitons être sûres que chacun puisse comprendre pleinement les enjeux des épisodes. C’était un gros enjeu sur « Ou peut-être une nuit », notre podcast sur l’inceste. L’idée n’était pas de briser le moral des auditeurs, ni d’édulcorer. C’est pourquoi nous avons produit un contenu pudique, sobre mais également honnête qui puisse donner des envies de révolution. Cela s’accompagne d’une réflexion autour de la musique. On ne veut pas tomber dans le pathos ni détourner du sujet.

 

Après, pour l’histoire en elle-même, c’est un processus que l’on a conceptualisé au maximum. C’est à la genèse de Louie que nous avons posé les fondements de ce que doit être un bon personnage, la méthodologie de vérification d’informations ainsi que les enjeux de la narration. Tout ça, aujourd’hui, nous le partageons d’ailleurs au cours de formations et d’ateliers à destination de ceux qui voudraient se lancer dans le podcast où même qui souhaitent simplement aller plus loin dans la compréhension d’un bon storytelling.

 

Katia : On a bien théorisé oui ! (rires)

 

Mélissa : D’ailleurs, c’est important aussi de souligner que nous avons utilisé notre conceptualisation pour créer un document de « pitch », tel un guide qui permet à tous ceux qui souhaiteraient nous proposer des sujets et des histoires de le faire de la manière la plus optimale possible. Il n’était pas question que l’on réserve les thématiques à un entre-soi ayant plus de poids.

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Vous vous présentez comme une entreprise « progressiste et féministe qui souhaite lutter contre les discriminations ». Dîtes-nous en plus sur vos engagements… 

Charlotte : La création de Louie est le résultat d’un constat. Après des années passées dans des rédactions de magazines dirigées par des hommes blancs, on voulait monter une boite qui ne prenait justement pas cette direction. Nous souhaitions travailler avec des femmes qui auraient des rôles clés, notamment dans le management. Nous avons eu à cœur de créer une entreprise féministe qui, par principe, laisse les idées des femmes – pas seulement parisiennes d’ailleurs – se déployer pleinement.

Katia : Les choses bougent et c’est intéressant de voir comment chaque entreprise tend à s’engager. De plus en plus, notamment aux États-Unis, les rédactions de grands journaux, comme The New York Times, emploient des gender editor. Des personnes dont la mission est de s’assurer que les contenus puissent être positivement reçus par tous les genres, sans discrimination.

Mélissa : Nous, chez Louie, nous attachons beaucoup d’importance à la diversité des voix. Nous sommes très vigilants là-dessus, car le féminisme est le point de départ de la lutte contre toutes les discriminations. Nous ne voulons pas que ce soit que des experts qui s’expriment par exemple. Nous encourageons vraiment tout le monde à s’exprimer, que les personnes soient marginalisées, racisées, queer, etc.

Katia : Je rebondis là-dessus en disant qu’aujourd’hui dans les médias, moins de 30 % des experts interrogés sont des femmes. C’est dramatique en terme de représentativité.

 

Louie est une véritable aventure entrepreneuriale. Monter cette boîte, qu’est-ce que cela vous a appris sur vous-mêmes ? 

Mélissa : Beaucoup de choses !

Charlotte : Dense question ! (rires)

Mélissa : Je crois que, premièrement, cela nous a prouvé que l’on en était capable. Comprendre à 30 ans et en étant une femme qu’il est possible pour toi d’arriver à gérer une entreprise, c’est une sacrée leçon. Attention, je ne dis pas que nous avons tout fait parfaitement, mais le fait de réussir à fonder une entreprise qui tient la route malgré la peur de l’échec, c’est puissant. Et j’ai appris que je pouvais repousser toujours plus loin mes capacités de travail (rires).

Charlotte : Personnellement, j’ai appris à composer. Le monde du travail est un univers fondé sur des enjeux de pouvoir. Ce n’est pas rien d’être une femme de gauche, féministe et d’être finalement en position de pouvoir, comme ce n’est pas facile de te dire que tu vas pourtant devoir faire exister ton entreprise dans un monde capitaliste à l’encontre de tes intimes convictions. C’est triste à dire, mais la course à la croissance est la seule voie pour faire croître une entreprise et particulièrement un média. C’est un enjeu de solidifier, chaque jour un peu plus, une entité culturelle et intrinsèquement anti-capitaliste, dans un système qui se bat contre ce que tu essaies de faire exister. Accorder ses convictions et la croissance n’est pas facile. C’est même douloureux parfois pour des personnes comme moi qui croient en l’égalité, en la justice. Et j’ai aussi appris à mes dépends à quel point le plafond de verre auxquelles les femmes sont confrontées est omniprésent. Aujourd’hui, il y a des réunions auxquelles nous ne sommes pas conviées car nous sommes des femmes et que nos avis ne sont pas désirés par ces messieurs.

Mélissa : Oui c’est terrible. On pourrait croire que le monde de la culture est plus ouvert et progressiste, car il est composé de gens intellectuels et justement cultivés, mais ce n’est pas le cas.

 

Si c’était à refaire, vous le referiez ? 

(éclats de rires communs)

Charlotte : Je crois que l’on ne referait pas tout exactement pareil, il faudrait être fou pour refaire les mêmes erreurs ! Pour autant, nous croyons dur comme fer à notre projet et nous serions toujours aussi motivées par les ambitions de Louie. Raconter le monde à travers le prisme de la compréhension, de la bienveillance, c’est une évidence pour nous.

 

Retrouvez l’intégralité de l’interview de Mélissa Bounoua, Charlotte Pudlowski et Katia Sanerot dans le Volume 9 des Confettis, disponible sur notre boutique.

 

Crédit Photos ©François Rouzioux

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